LCA - Une longue tradition (3)

Le conservatisme russe

Une longue tradition (3)

Par:  Michel Niqueux

Voici une remarquable contribution à la compréhension de la Russie. La longue durée est mobilisée pour mieux saisir l’actualité. À cheval entre l’Europe et l’Asie, avec une capitale excentrée (Saint-Pétersbourg) de 1703 à 1918, la Russie a toujours été en quête de son identité.

I l y a donc une permanence (et une dégradation) du conservatisme russe, dont l’élaboration théorique est d’inspiration occidentale, mais qui a des sources russes très anciennes. Le rejet de l’Europe était suscité au XIXe siècle par la crainte des révolutions (1789, 1830, «printemps des peuples» de 1848, Commune de 1871, insurrections polonaises de 1831 et 1863), de la contagion de l’athéisme, ou de l’embourgeoisement. De nos jours, c’est la crainte des révolutions de couleur et de la «décadence morale» de l’Occident. D’élève imitant son maître, la Russie est devenue le censeur d’une Europe qui n’est plus un modèle. Elle nous renvoie une image de nous mêmes, souvent caricaturale, mais qui ne doit pas être rejetée sans examen. Dans l’histoire des idées, Poutine n’apparaît pas comme un corps étranger. Il est le porte-parole et l’idéologue d’une partie (minoritaire ?) de l’intelligentsia et d’une partie (importante) du peuple. Le portrait de Nicolas Ier trône dans son bureau. Il se réfère aux principaux penseurs conservateurs du XIXe siècle : I. Aksakov, F. Tiouttchev, N. Danilevski, C. Léontiev, N. Troubetzkoy, auxquels il faut ajouter Ivan Ilyine, philosophe de l’émigration, admirateur du national-socialisme.

Élim Mechtcherski disait en 1832 : «Pierre [le Grand] a dû nous faire Européens ; Nicolas va nous refaire Russes» : on peut remplacer Pierre par Gorbatchev et Nicolas par Poutine, le but est le même. De même qu’est toujours actuelle la pensée de M. Pogodine : «La «période européenne» de l’histoire russe (celle de Pierre le Grand à Alexandre Ier) cède la place à la «période nationale» (1841) ; «le temps du culte inconditionnel de l’Occident est passé» (1846). À côté d’un discours occidentaliste d’intégration, de convergence, d’universalisme, de tolérance, se développe dans tous les domaines un discours essentialiste.

Il affirme l’existence d’une essence propre à la Russie en opposant ses particularités (indéniables, comme celles de chaque peuple d’Europe) à celles d’autres pays ou civilisations. Face à ce profond courant, les élites européanisées ont toujours été minoritaires et les valeurs occidentales (État de droit, société civile, tolérance) n’ont jamais pu s’incarner durablement dans des institutions démocratiques. «À qui la faute ?» se demande-t-on depuis Herzen. L’histoire de la pensée russe montre que ce sont le slavophilisme (et donc l’idéalisme allemand) et les anti-lumières françaises qui ont construit et théorisé la spécificité russe, pour le bien et pour le mal du pays.

Conclusion

Ce rapide panorama fait apparaître la première moitié du XIXe siècle comme la matrice de toute l’histoire idéologique de la Russie jusqu’à nos jours. C’est là que sont élaborés, sous l’influence de la pensée occidentale, tous les concepts et les mythes du camp conservateur comme du camp occidentaliste. Le conservatisme devient un puissant courant, qui arrivera à nationaliser le bolchevisme et à détricoter la perestroïka, pé- riodes qui apparaissent comme de brèves parenthèses. On est par ailleurs frappé par le sentiment d’humiliation, d’incompréhension, qui émane de beaucoup de textes : M. Pogodine s’écrie au moment de la guerre de Crimée «Que nous avons-vous fait ?» (1854). L’impression d’être rejeté de la «famille européenne», d’être un «paria» est répandue. Ce besoin de reconnaissance se change naturellement en complexe de supériorité, plus ou moins vantard et méprisant à l’égard de l’Occident. La dimension psychologique du rapport Russie-Occident apparaît cruciale. Beaucoup de malentendus , d’incompréhension (jusqu’à la crise ukrainienne) proviennent d’une ignorance des spécificités historiques et culturelles de la Russie, qui faute d’être reconnues comme partie intégrante de la civilisation européenne ont été absolutisées et opposées à celle-ci.

Beaucoup de réactions de la part de la Russie s’expliquent par un amour-propre blessé (invasion de Napoléon, guerre de Crimée de 1855, application brutale de modèles économiques occidentaux après la chute de l’URSS, guerres de Yougoslavie, élargissement de l’Otan, etc.). Dans les relations de l’Occident avec la Russie, le recours à la psychologie politique devrait être systématique. Encore faut-il avoir le même bagage de connaissances que son interlocuteur. Connaître la pensée de la Russie sur l’Europe est la clé de la connaissance de la Russie actuelle, qui depuis deux siècles est confrontée au défi de l’acculturation, comme le furent, après elle, le Japon (ère Meiji, 1867-1912) ou la Turquie («révolution kémaliste», 1923- 1938), qui connaît du reste une restauration de même type que celle de la Russie actuelle. En Chine, c’est le confucianisme qui sert de contrepoids à la modernité, et le conservatisme est arrivé au pouvoir dans la Pologne de Jarosław Kaczyński (2006) et dans la Hongrie de Viktor Orbán (2010). Entre l’Europe et l’Asie, la Russie cherche toujours sa voie et son identité.

À cheval sur l’Europe et l’Asie, qui l’envahirent à plusieurs reprises, sans héritage gréco-romain ou catholique, occidentalisée de force (dans ses couches supérieures) par Pierre le Grand qui, au début du XVIIIe siècle, «perça» une «fenêtre sur l’Europe», la Russie a fait de son rapport à l’Occident non seulement une question géopolitique, mais aussi existentielle et philosophique : il en va de son identité nationale, de son organisation sociale et politique, de son «âme» ou de sa «civilisation», et du lien de celle-ci avec les «valeurs universelles» des Lumières. Dès le début du XIXe siècle, écrivains et penseurs russes débattent, et se divisent, sur les voies du développement de la Russie : faut-il protéger la Russie du poison européen de l’athéisme et de la dépravation (M. Magnitski, 1820), sauver l’Europe de la décadence (A. Kraïevski, 1837), ou devenir des Russes d’esprit européen (V. Biélinski, 1841), et suivre le même chemin que l’Europe occidentale, en nous gardant de ses erreurs (N. Dobrolioubov, 1859), pour ensuite la rattraper et la dépasser comme le voulaient les bolcheviks ?

La «révolution conservatrice» actuelle, qui se développe en réaction à la perestroï- ka, avec son anti-occidentalisme, la dénonciation de la décadence de l’Occident «pourri », le rejet du modèle libéral-démocratique pour une voie russe originale, ou eurasienne (A. Douguine, 2011), ne peut être comprise sans remonter aux débats de la première moitié du XIXe siècle, qui restent d’une étonnante actualité. Sans équivalent dans quelque langue que ce soit, cette anthologie, avec ses nombreux textes traduits pour la première fois en français, ses notices de présentation qui la rendent accessible au grand public, son absence de parti pris, permettra d’avoir du rapport intellectuel ou idéologique de la Russie à l’Occident une vue étendue et approfondie (140 auteurs, qui reflètent beaucoup mieux une réalité complexe et variée que les quelques dizaines de noms auxquels on se réfère d’habitude).

Sur plus de deux siècles, on pourra suivre l’évolution d’idées antagonistes issues d’une part des Lumières françaises (droits de l’homme, État de droit, démocratie, principe individuel, cosmopolitisme), d’autre part du romantisme allemand (génie national, individualité nationale, idéalisme), et la permanence de mythes historiosophiques qui fondent l’altérité de la Russie et sa mission salvifique ou régénératrice. Cet ouvrage est nécessaire à tous ceux qui s’intéressent à la Russie présente ou passée ou qui veulent suivre le destin des idées européennes sur le sol russe.

Lu 241 fois Dernière modification le mardi, 25 avril 2017 19:47

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