LCA - Une longue tradition (2)

Saint-Pétersbourg

Le conservatisme russe

Une longue tradition (2)

Par:  Michel Niqueux

Voici une remarquable contribution à la compréhension de la Russie. La longue durée est mobilisée pour mieux saisir l’actualité. À cheval entre l’Europe et l’Asie, avec une capitale excentrée (Saint-Pétersbourg) de 1703 à 1918, la Russie a toujours été en quête de son identité.

Souvent mésestimée, la dimension religieuse de l’opposition Russie-Occident est fondamentale et reste de nos jours encore très présente. Pour s’en convaincre, il suffit de voir comment le patriarche Cyrille a été critiqué par l’aile conservatrice ou fondamentaliste de l’orthodoxie pour sa rencontre à Cuba avec le pape François en février 2016. L’œcuménisme est pour ce courant très influent ni plus ni moins qu’une hérésie. Baptisée en 988, mais bientôt «sé- parée de Rome», la Russie a dû faire face à des attaques venant de l’Asie (Tatars) comme de l’Occident « hérétique » (chevaliers teutoniques, Suédois, Polonais, Français, Allemands...).

Elle a le sentiment d’avoir seule conservé intact l’héritage chrétien. Pour le penseur orthodoxe Iouri Samarine, « à l’Occident, la cause de la religion est à jamais perdue » (1840). Le poète et diplomate Fiodor Tiouttchev, déclare que «la lutte entre l’Occident et nous n’a jamais cessé ; c’est l’Église de Rome, l’Église latine qui est à l’avant-garde de l’ennemi» (1845). Pour l’historien Mikhaïl Pogodine, «mieux vaut un incroyant qu’un catholique» (1863). Ce rejet du «latinisme» s’accompagne de la prétention à régé- nérer l’Europe : «l’édifice de votre foi s’écroule et s’abîme. Nous vous apportons la foi vivante», écrit (en français) le théologien Alekséï Khomiakov en 1855. Vladimir Soloviov sera l’un des rares penseurs à s’élever contre la dérive nationaliste dans l’État et dans l’Église : «l’orthodoxie ne peut constituer un attribut national. La papauté est un principe positif» (1889). Il sera suivi par Nicolas Berdiaev pour qui «il n’existe ni Occident, ni Orient pour l’Église» (1911) et qui pense que «la Russie est appelée à unir l’humain et le divin, l’Occident et l’Orient» (1908).

Le rejet de l’européocentrisme

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, apparaissent, avec de nouveaux penseurs, des variations sur les idées déjà exprimées au début du XIXe siècle, mais qui vont dans le sens de la radicalisation, de la simplification, du nationalisme. La guerre de Crimée (1853- 1856), qui vit la France et le Royaume-Uni soutenir la Turquie contre la Russie orthodoxe, exacerba l’anti-occidentalisme. Le poète et haut dignitaire Piotr Viazemski déclare : «c’est l’Occident qui sera expulsé de notre sol ; ce divorce fera notre force », et il appelle à « l’autarcie pour désoccidentaliser la Russie» (1855, en fran- çais). Deux penseurs sont devenus les maîtres à penser des conservateurs actuels : Nicolas Danilevski (1822-1885) et Constantin Léontiev (1831- 1891).

Danilevski est l’auteur d’un livre-clé, La Russie et l’Europe (1869), qui passa inaperçu de son vivant, et qui n’obtint la notoriété que grâce aux efforts de Nicolas Strakhov, idéologue de l’enracinement dans le sol, c’est-à-dire du retour de l’intelligentsia aux principes nationaux conservés dans le peuple. C’était aussi l’idéologie de Dostoïevski, pour qui «il est impossible d’obtenir sur notre sol des résultats européens» (1861). Pour Danilevski, «la maladie qui a infecté la Russie est la prétention à l’européanisation, et la lutte avec l’Europe est inévitable» (1869). Ses idées seront combattues principalement par V. Soloviov. C. Léontiev voulait pour la Russie «un bon petit coup de gel, pour qu’elle ne pourrisse pas» (1880). Il dénonce « l’océan impersonnel du cosmopolitisme» (1880), «la dé- composition égalitaristelibérale de la civilisation romano-germanique» et «le progrès démocratique comme décomposition» (1882).

De l’internationalisme au nationalbolchevisme

Au tournant du siècle, le débat se concentre entre le marxisme et le populisme qui veut éviter le passage par le capitalisme («Il faut se réjouir de l’européanisation économique de la Russie», dé- clare en 1895 le père du marxisme russe, Georges Plekhanov). L’idéologue du populisme russe (socialisme paysan) Nicolas Mikhaïlovski veut «séparer l’ivraie du bon grain dans la réalité européenne et trouver une troisième voie» (1880). Léon Tolstoï demande : «le peuple russe a-t-il besoin de s’engager dans l’impasse où se trouvent les nations européennes ?» (1906). Le marxisme, «sommet de la civilisation européenne» (Anatole Lounatcharski, 1926), accouche d’une révolution qui se veut internationaliste, mais qui rapidement, et surtout avec Joseph Staline, va se nationaliser. Le mot d’ordre économique reste celui de Vladimir Ilitch Lénine : «Ou bien périr ou bien rattraper les pays avancés» (1917) ; «Rattraper et dépasser l’Europe et l’Amérique» (Léon Trotski, 1936).

Mais les utopies sociales ou artistiques sont rejetées à partir des années trente, l’homosexualité repénalisée (1934). La famille est réhabilitée. En 1946, Andreï Jdanov lance une campagne contre le «servilisme face à l’Occident » et le «cosmopolitisme» (campagne antisémite). Le national-bolchevisme stalinien s’inscrit dans ce profond courant nationaliste et conservateur qui resurgira avec la perestroïka et la contre-perestroïka. La nationalisation du marxisme s’achève avec l’inclusion de l’orthodoxie religieuse dans celui-ci, par Guénnadi Ziouganov, président du Parti communiste de Russie depuis 1993.

Maison européenne commune ou Eurasie ?

Avec la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991), tous les auteurs précédemment interdits de (re)publication sont édités : dissidents soviétiques défenseurs des droits de l’homme, écrivains et penseurs religieux de l’émigration, conservateurs du XIXe siècle. Le débat d’idées est intense, et d’emblée il est fait appel aux slavophiles et aux penseurs conservateurs pour critiquer l’occidentalisation à marche forcée de la société et de l’économie soviétiques. À M. Gorbatchev qui souhaitait la réhabilitation des valeurs universelles et dé- clarait que « l’Europe est notre maison commune » (1987), s’opposent les nostalgiques de l’Union soviétique, les néo-slavophiles (Alexandre Soljenitsyne constatait déjà en 1973 « l’impasse de la civilisation occidentale adoptée par la Russie »), et les néo-eurasistes. Le mouvement eurasiste est né en 1921 dans l’émigration, et il a réapparu sous forme de néo-eurasisme après la chute de l’URSS. Pour les eurasistes, à la suite de Danilevski, la Russie est un continent à part qui doit rejeter le « joug romano-germanique ». Les néo-eurasistes dé- noncent maintenant la mondialisation et l’atlantisme. Pour le linguiste Nicolas Troubetzkoy, père de l’eurasisme, « l’européanisation est un mal absolu» (1920).

Il a pour héritiers Alexandre Panarine, politiste, qui propose « un projet civilisationnel eurasiste pour répondre aux défis et aux tentations de l’Occident» (1994), et Alexandre Douguine, politologue exalté très influent dans les sphères militaires et politiques (il a avoué à demi-mots avoir écrit un article de Poutine de janvier 2012), pour qui « l’Occident est le royaume de l’Antéchrist » (2006). Il rejette le modèle libéral-démocratique au profit d’une « voie russe originale » (2011), antimondialist La Russie connaît maintenant une contre-perestroïka, une « révolution conservatrice » (A. Douguine) qui déchaîne, surtout dans les blogs et les réseaux sociaux, des instincts antidémocratiques et anti-occidentaux et qui inquiète tous ceux qui n’ont pas succombé à une propagande chauvine. Le conservatisme initial apparaît souvent dé- gradé en nationalisme, xénophobie ou fondamentalisme orthodoxe. Dans l’histoire des idées, Poutine n’apparaît pas comme un corps étranger. Il est le porte-parole et l’idéologue d’une partie (minoritaire ?) de l’intelligentsia et d’une partie (importante) du peuple.

Lu 175 fois Dernière modification le mardi, 25 avril 2017 19:39

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