LCA - Une longue tradition (1)

La Russie est-elle une «puissance européenne»

Le conservatisme russe

Une longue tradition (1)

Par:  Michel Niqueux

Voici une remarquable contribution à la compréhension de la Russie. La longue durée est mobilisée pour mieux saisir l’actualité. À cheval entre l’Europe et l’Asie, avec une capitale excentrée (Saint-Pétersbourg) de 1703 à 1918, la Russie a toujours été en quête de son identité.

La Russie est-elle une «puissance européenne», comme le déclarait Catherine la Grande en 1767, à laquelle il suffirait de rattraper le retard (quantitatif) qu’elle a sur la civilisation de l’Europe ? Est-elle au contraire un pays fondamentalement autre, apte à devenir un modèle face à un «Occident pourrissant», comme le définissaient les légitimistes français des années 1830 ? Dès le début du XIXe siècle, les penseurs russes formulent toutes les attitudes possibles envers l’Europe : modèle à imiter, à rattraper et dépasser, à régénérer ou à rejeter ? Le conservatisme anti-occidentaliste d’une majorité de responsables et de médias russes depuis la fin de la perestroïka et l’avènement de V. Poutine (fin 1999) a souvent surpris. Il a, en réalité, des racines profondes dans la pensée russe, dont la connaissance est nécessaire pour comprendre les évolutions de la Russie.

Le conservatisme comme «idée nationale»

Le conservatisme a été adopté comme idéologie du parti au pouvoir Russie unie à son congrès de novembre 2009. Dans son adresse à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, le 12 décembre 2013, V. Poutine a dénoncé la «révision des normes morales» qui imposerait de reconnaître «l’égale valeur du bien et du mal», l’effacement des traditions nationales et des diffé- rences entre les nations et les cultures, la «soi-disant tolérance asexuelle et sté- rile». Il oppose à cette «ré- vision des valeurs» la protection par la Russie des «valeurs de la famille traditionnelle, de la vie humaine authentique, y compris de la vie religieuse des individus». «Bien sûr, ajoute le pré- sident, il s’agit d’une position conservatrice». Mais comme l’a dit Nicolas Berdiaev, «le sens du conservatisme n’est pas d’empêcher d’aller de l’avant vers le haut, mais d’empêcher de reculer et de retomber dans le chaos obscur et l’état primitif.» Ce conservatisme moral et culturel s’accompagne d’une «dé- mocratie dirigée».

Il représente un désaveu de la perestroïka, qui affirmait l’universalité des droits de l’homme et de la démocratie. Le rapport de la Russie à l’Occident, après une embellie spectaculaire avec Gorbatchev et son appel à la construction d’une «maison commune européenne», s’est dégradé avec l’avènement de V. Poutine. Cette «ré- volution conservatrice» a surpris. En réalité ce n’est là que la résurgence d’un courant majeur de la pensée russe depuis le début du XIXe siècle. Elle a été favorisée par l’écroulement des repères de l’ère soviétique et une thérapie de choc économique (1991). L’histoire de la pensée russe avait privilégié les penseurs de la révolution, dans la mesure où l’Histoire avait justifié leurs vues. Il convient maintenant de prêter attention aux «anti-Lumières» (expression de Zeev Sternhell) ou aux «anti-modernes» (Antoine Compagnon), abondamment réédités et cités (mais pratiquement inconnus en France).

La construction de l’opposition RussieOccident

L’évolution de Nicolas Karamzine est emblématique : ce partisan des Lumières («La voie des lumières est la même pour tous les peuples» 1792), est alarmé par la Terreur en France («Siècle des Lumières ! Je ne te reconnais pas dans le sang et les flammes», 1795) et devient conservateur : «Nous sommes devenus citoyens du monde en cessant d’être des citoyens russes. C’est la faute à Pierre» (1811). Les ré- formes occidentales de Pierre le Grand, et la fondation ex nihilo de SaintPétersbourg (1703), — fenêtre «percée sur l’Europe», provoquèrent une coupure,entre les «élites» occidentalisées de manière souvent caricaturale, et le «peuple » attaché à ses traditions. Depuis lors, la Russie n’en finit pas de chercher sa place par rapport à l’Europe, et plus tard à l’«Occident». L’idée dominante au dé- but du XIXe siècle est que la période d’imitation a été nécessaire, mais qu’il ne faut plus «imiter les Français comme des perroquets» (Chichkov, pré- sident de l’Académie impériale de Russie, 1803). On met en avant la spé- cificité, l’être-propre (samobytnost’) de la Russie.

Cette attitude est à replacer dans le contexte de l’idéalisme allemand, de la réaction romantique à la révolution française et de la fierté d’avoir vaincu Napoléon (1812). Dans le deuxième quart du XIXe siècle, on assiste à la construction idéologique de la différence Russie-Occident par l’entourage du ministre de l’Instruction publique de Nicolas Ier, Serguéï Ouvarov, père de la fameuse formule de l’idéologie officielle (1832) «Orthodoxie [Religion nationale, dans le projet en français] - Autocratie - Nationalité [narodnost’, esprit national, Volkstum]».

L’Occident apparaît décadent, «pourri» ou «pourrissant» aux penseurs russes qui empruntent cette vision aux penseurs européens : Herder, Joseph de Maistre, Chateaubriand et autres légitimistes voyaient dans la Russie de Nicolas Ier le conservatoire des principes traditionnels, antirévolutionnaires et antilibéraux. Le «retard» de la Russie devient alors un atout : jeune et vierge, elle se voit appelée à sauver ou régé- nérer une Europe décrépite, athée ou dangereusement révolutionnaire. C’est le messianisme russe, partagé par tous les camps. Mikhaïl Magnitski, recteur de l’Académie de Kazan, prend des mesures pour «protéger la Russie du poison européen de l’athéisme et de la dépravation» (1820). «La Russie prendra la relève de l’Europe en stagnation », prédit en 1830 Ivan Kiréievski, père et théoricien du slavophilisme.

Pour Élim Mechtcherski, attaché culturel officieux de la Russie à Paris en 1833-1836, «la mission de la Russie est de ramener l’Europe à la vraie civilisation» (1831). André Kraïevski, magnat de la presse, déclare que «la Russie, peuple élu, sauvera l’Europe de la décadence» (1837). Pour Stepan Chevyriov, historien de la littérature, face à l’Europe « en décomposition », la Russie est une force de conservation de ce qu’il y a ou il y avait de meilleur en Occident. Le prince Vladimir Odoïevski (1803-1869), influencé par Friedrich von Schelling et le mysticisme allemand (Baader), s’écrie dans Les nuits russes (1844) « l’Occident est moribond ! Nous devons sauver l’âme de l’Europe, et il veut infuser à l’Occident la sève fraîche de l’Orient slave ».

Face à cette pléiade de conservateurs, les «Russes européens» comme Piotr Tchaadaev et Vissaron Biélinski, qui veut «subordonner l’idée de l’individualité nationale à celle de l’humanité» (1842), sont minoritaires. Alexandre Herzen, occidentaliste déçu après l’échec du «printemps des peuples» de 1848, estime que «la vieille Europe doit mourir pour ressusciter» (1868). Les années 30-50 du XIXe siècle, correspondant au règne de Nicolas Ier (1825-1855), dont le portrait orne le bureau du président V. Poutine, sont celles où s’élabore la pensée conservatrice qui resurgit maintenant, souvent dans les mêmes termes.

Lu 299 fois Dernière modification le mardi, 25 avril 2017 19:39

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