LCA - Des Eldorados aux villes de pouvoir (2)

L’actuelle Amérique latine

Des Eldorados aux villes de pouvoir (2)

Par:  Bertrand Lemartinel

Voici une puissante réflexion sur les villes en Amérique, du XVe siècle à nos jours. Dans un premier temps, Bertrand Lemartinel présente comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, il examine comment le « rêve américain » a façonné de véritables métropoles hispaniques aux Etats-Unis. Ce qui a sans doute contribué à l’élection de Donald Trump.

Une certaine littérature indigéniste dénonce avec justesse l’asservissement des Juan sin nada, des Jean sans rien (et sans terres), comme les a nommés le poète cubain Nicolás Guillén (1902-1989). Mais elle magnifie l’indien ou le métis paysan supposé désireux de rester dans son monde rural, malgré la nécessité pour eux de s’insurger militairement contre les injustices créées par les pouvoirs urbains et donc de conquérir les villes. C’est ainsi que l’uruguayen Eduardo Galeano (19402015) écrit dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971) : « Les parias de la campagne ont découvert le centre du pouvoir… [mais]… ils retournent, en fin de compte, sur les terres où ils savent marcher sans se perdre ». Certes, l’espoir des révolutionnaires ruraux, tels ceux menés par Emiliano Zapata, était bien l’obtention d’une meilleure répartition des terres au moyen de réformes agraires. Mais ces dernières ont été soit peu efficaces, soit tardives. Par exemple, au Mexique (1934), si les paysans ont en moyenne reçu en dotation une trentaine d’hectares, ils ne comprennent que 0,6 ha irrigués et 3,7 ha de terrain pluvial, le reste étant le plus souvent constitué de « pâturages » et « autres », c’est-à-dire de lieux incultivables.

De plus, le matériel agricole appartenait encore aux caciques qui ont fait signer aux nouveaux propriétaires des contrats de location léonins (métayage inverse). Au Chili, la réforme agraire n’a été promulguée qu’en 1977, et en Bolivie, la nouvelle réforme Agraire de 2006, votée après une marche sur La Paz, est d’application difficile, parce que d’une part, Evo Morales tient en partie son pouvoir de la bourgeoisie urbaine, et parce que d’autre part, les « banquiers » des nouveaux petits propriétaires sont souvent les grands exploitants latifundiaires. En revanche, les campesinos qui ont – tout au long du vingtième siècle – découvert les villes, à l’occasion de leur investissement militaire ou de « marches » plus ou moins pacifiques, y ont vu de nouveaux eldorados à conquérir. Très frappante est l’iconographie picturale ou photographique.

On peut ainsi voir chez Diego Rivera les paysans assaillir une ville perchée en haut d’une montagne, pareille à la Jérusalem céleste ; un cliché pris en décembre 1914 au restaurant Sanborns de Mexico présente des guérilleros zapatistes sidérés de trouver une telle abondance. L’imagination virgilienne des poètes et romanciers citadins est littérature ; la misère urbaine a paru manifestement plus douce aux paysans que l’extrême dénuement rural. Quand on fait partie des 76% de pauvres du Chiapas, Mexico DF ou les villes « riches » septentrionales sont un rêve lancinant. Certes, la vérité est moins belle : les campamentos de Santiago de Chile, les villas miserias de Buenos Aires, les barriadas de Lima ou las ciudades perdidas de Mexico DF paraissent épouvantables à la bourgeoisie qui les côtoie. Mais les migrants qui s’y installent récupèrent un peu des facilités urbaines : le pouvoir des villes ne réside pas seulement dans leur capacité de commandement, mais aussi dans leur attractivité et la polarisation qu’elles exercent sur leur zone d’influence… A Lima se localise 50% de l’emploi du Pérou.

Le 28 juillet 2015, la bourse du travail bolivienne offrait 70 emplois dont 61 étaient localisés à La Paz et Santa Cruz. Les services urbains, pour médiocres et informels qu’ils soient, existent : à Nezahualcoyotl, quartier de Mexico, se sont rapidement développés des raccordements clandestins à l’électricité et à l’eau potable, sans que les autorités probablement par crainte des « classes dangereuses », s’y opposent. Il existe même des embryons de syndicats ouvriers de jeunes travailleurs qu’on n’oserait même pas imaginer dans des campagnes dominées par des caciques ruraux. Même si les villes frontières du Mexique sont écrasées par la violence des cartels militarisés (jusqu’à 3 000 meurtres pour 1,2 Mh en 2010 à Ciudad Juarez), les salaires moyens y sont 50% plus élevés que dans le Sud. Quand ils sont de 4 500 pesos mensuels (220 dollars) dans l’État de Guerrero, ils atteignent 13 000 pesos à Mexico DF.

Même si les ruraux qui s’y installent n’obtiennent évidemment pas cette rémunération, leurs espoirs d’ascension sociale y sont bien supérieurs. Les mouvements zapatistes qui entretiennent au Chiapas le mythe d’une ruralité heureuse exercée par le peuple ne peuvent enfin ignorer que c’est l’émigration vers les villes pourvoyeuses d’emploi qui a fait passer dans cet État les remesas (mandats envoyés aux familles restées sur place) de 20 à 655 millions de dollars entre 1995 et 2005. En outre la délivrance de plus de 15 000 passeports en 2004 montre que cette émigration s’est autant dirigée vers les villes états-uniennes que vers les métropoles intérieures. Au début du vingt-et-unième siècle, le rêve américain fonctionne à plein.

Nouveaux imaginaires, nouvelle Amérique latine ?

Le « sueño americano » ne se manifeste pas dans tout l’espace sud-américain, mais essentiellement au Mexique et en Amérique centrale, qui prend une part de plus en plus importante dans le franchissement de la cortina del nopal – le rideau de cactus – comme le nomment par dérision les hispanophones. Si les premiers arrivants chicanos avaient été recrutés pour travailler dans les exploitations agricoles en Californie (programme Bracero, 1941), comme c’est encore le cas aujourd’hui dans les comtés de Géorgie, les immigrants se dirigent d’abord vers les métropoles : en 1998, ils n’étaient déjà plus que 8% à exercer dans le secteur primaire.

Les illégaux ont plus encore intérêt à se diriger vers les grandes agglomérations où se sont développés des barrios totalement hispanisés : ils se noient dans la population « légale » qui les protège des incursions de l’Immigration National Service. L’agglomération de San Antonio (TX) compte aujourd’hui 63% d’hispaniques, celle d’Albuquerque (NM), 47%, , de Los Angeles (CA) 45% et de Phoenix (AZ), 40%, au point que l’on y parle plus espagnol qu’anglais. Il suffit d’ouvrir son autoradio à Los Angeles pour s’en apercevoir. Il existe aussi des chaînes de télévision de langue espagnole, qui sont de plus en plus regardées : lors du forum démocrate de Miami (2008), retransmis dans les deux langues, 60 % de l’audience chez les adultes de 18 à 49 ans a été obtenue par la chaîne hispanophone Univisión, contre seulement 30 % pour les réseaux anglophones (ABC, CNN, Fox News et NBC).

L’annuaire téléphonique de Santa-Fe (NM) explique (en espagnol) que « la majorité des entreprises [répertoriées] emploie du personnel qui parle espagnol… Cependant, le personnel qui parle seulement anglais souhaite… donner le meilleur service aux membres de la croissante communauté hispanique ». A San Francisco, un bar de Mission district affichait en 2001 une offre d’emploi qui stipulait que la serveuse devait avoir de l’expérience et… savoir parler anglais. Cette « vague hispanique » ne concerne pas seulement les villes du sud-ouest états-unien ou la Floride. En 35 ans, le nombre des hispaniques – qui plus est, parlant espagnol à la maison – a été multiplié par dix (588 000 en 2014) dans le Metro Atlanta. Comme le disait J.M. Le Clézio, en partie résident d’Albuquerque, on observe « un bulldozer humain qui pousse face à une résistance anglo-saxonne déshumanisée, qui ne veut rien de plus que protéger sa tranquillité, son carré de gazon et son mode de vie ».

Mais cette poussée n’est pas seulement frontale. Dans l’ensemble des États-Unis, se diffuse la latinité hispanique, au point qu’il existe maintenant une série de métropoles hispaniques « secondaires », que l’auteur de ces lignes a même pu s’exprimer en espagnol en Alaska, que ce soit à Anchorage ou Fairbanks, et que les consignes de sécurité affichées sur les camions le sont en anglais et en espagnol. Il n’empêche que tout cela ne se résume pas à une question linguistique et démographique. Certes, cette latinisation de nombreuses métropoles états-uniennes n’est pas nécessairement à l’origine de conflits internes. Isabel Allende, dans son roman El plan infinito (1991), fait dire à Pedro Morales : « dans les villes, les gringos sont tous cinglés… mais si on ne s’affronte pas à eux, on peut y vivre très bien ».

Mais elle redessine les contours géopolitiques de territoires peuplés. Qu’à Miami, 70% de la population âgée de cinq ans ou plus parle uniquement l’espagnol à la maison, rien d’étonnant ; mais qu’un policier à qui l’on s’adresse en anglais vous réponde « no comprendo » est significatif d’une transformation des pouvoirs municipaux. Quand le bulletin de vote du comté de Bernalillo (Alburquerque, NM) est rédigé dans les deux langues, le panorama électoral en est changé à une plus large échelle. Dans le ressort municipal de Dallas (45% de latinos), Hillary Clinton a obtenu en novembre 2016 68% de voix contre 28% à Donald Trump et le sheriff élu du comté de Dallas (2,4 Mh) est depuis 2004 une femme, Guadalupe Valdez.

Le pouvoir urbain s’inscrit donc contre celui de l’État du Texas, dominé par les Républicains, avec ce que cela peut supposer de difficultés au quotidien. En Arizona, la ville de Phoenix a élu un démocrate (2012), quand l’État a porté à sa tête (2015) un Républicain, Douglas Ducey. On ne peut toutefois généraliser : en Floride, l’anticastrisme des latinos les propulse volontiers dans le camp républicain auquel par exemple appartient le maire de Miami, Tomás Pedro Regalado y Valdez. Au Nouveau-Mexique, le maire d’Albuquerque est aussi républicain que la gouverneure Susana Martinez. Toutefois, dans tous les cas, le rêve américain a indiscutablement fait progresser l’hispanisation de la gouvernance urbaine dans les États du Sud : une nouvelle Amérique latine s’y est établie. Ailleurs, émergent aussi de « petites » métropoles hispaniques dont la rapide croissance et l’influence inquiètent les « anciennes » minorités afro-américaines et l’environnement régional : elles induisent une réaction politique aujourd’hui très visible dans l’espace nordaméricain anglo-saxon.

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