LCA - Des Eldorados aux villes de pouvoir (2)

L’actuelle Amérique latine

Des Eldorados aux villes de pouvoir (2)

Par:  Bertrand Lemartinel

Voici une puissante réflexion sur les villes en Amérique, du XVe siècle à nos jours. Dans un premier temps, Bertrand Lemartinel présente comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, il examine comment le «rêve américain» a façonné de véritables métropoles hispaniques aux Etats-Unis. Ce qui a sans doute contribué à l’élection de Donald Trump.

S i encore, les latinos s’étaient contentés de rester des peones ou d’occuper des emplois faiblement rémunérés, l’inquiétude serait certainement limitée. Mais ils gagnent rapidement du galon. En 2006, ils étaient 16,6% à être cadres (+3,6% depuis 1998) ; en 2012, ils étaient 21,0% (+5,4% en 6 ans) et passent dans les villes du back au front office, même si leur anglais s’avère parfois approximatif. De toute façon, dans les agglomérations méridionales, ils sont loin de toujours l’utiliser. Qui plus est, malgré le coût élevé des études aux États-Unis, ils poussent leur descendance dans les systèmes éducatifs.

En 2007, les enfants et adolescents latinos représentaient 21% de la population scolaire, mais les projections pour 2050, comme l’a montré David Giband, font état de plus de 50%. Les croissances sont plus spectaculaires encore dans les neuf États du sud-ouest, où ils ont, entre 1995 et 2005, progressé de 322% en moyenne, modifiant la composition des districts scolaires et influant sur les pratiques et politiques éducatives. Certes, la ségrégation universitaire des hispanos est, selon une publication de l’Université de Californie à Los Angeles (Ucla), encore notable, surtout en Californie, où les élites anglophones tiennent souvent à garder la mainmise sur des études qui ouvrent les portes d’un pouvoir élargi. A Albuquerque, où pourtant les bulletins de votes sont bilingues, les hispaniques perçoivent l’université publique comme un territoire culturellement étranger.

Ceci étant, leurs revendications sont extrêmement fortes : à Philadelphie (Université Temple), l’association qui les réunit a pour symbole un poing levé. Leur conquête du pouvoir passe de préfé- rence par les universités publiques délocalisées dans les villes intermédiaires, moins chères, comme Turlock (CA), Las Cruces (NM) ou Kingsville (TX). Ces stratégies, qui impactent les territoires urbains de taille moyenne, sont d’autant plus visibles que depuis 2006, le nombre des étudiants latinos a crû de 11% par an, pour atteindre aujourd’hui plus de 17% des effectifs universitaires. Même Stanford, haut lieu anglophone de l’accès au monde des élites, se vante maintenant d’en accueillir 11% et Ucla assure sa promotion – l’éducation est là-bas un produit marchand soumis à la concurrence – en mettant en avant l’accueil d’Ana Oaxaca, une doctorante Daca (Deferred Action for Childhood Arrivals) et même indocumentada (sans papiers… états-uniens).

Toutefois, si cette promotion sociale peut entretenir la frustration du monde ouvrier anglosaxon et des afro-américains, c’est la prise de conscience du nombre (55,3 Mh) qui frappe les esprits depuis quelques années, d’autant que les hispanics, non seulement s’emploient dans des métiers urbains (construction, secteur usinier, hôtellerie notamment), mais ne restent plus dans les barrios des villes du Sud-Ouest. Cette diffusion dans les métropoles de l’ensemble du territoire est d’autant plus nette que l’ancienneté de résidence y est grande ; même les illégaux – seulement 10 à 15% du total – sont installés depuis fort longtemps, en moyenne 13,6 années en 2014. C’est dire que le phé- nomène géopolitique majeur que constitue la perception du nombre et le mouvement de rejet qui ont contribué à l’élection de Donald Trump vient bien tard. Le monde anglo-saxon, longtemps conscient de sa domination, s’est réveillé – on nous pardonnera l’expression – avec la «gueule de bois», sans beaucoup de moyens de contrecarrer une situation établie. Le mur cher au nouveau président ? Un objet coûteux et de peu d’utilité, car le flux des mexicains a considérablement chuté depuis la crise de 2008.

On observe même des retours vers le Mexique, au point que le Pew Center l’estime même négatif (- 0,2 Mh). Les immigrants chinois et indiens sont maintenant plus nombreux. Restent évidemment les arrivées des latinos d’Amérique centrale, qui posent au moins autant de problèmes au Mexique qu’aux ÉtatsUnis, notamment sur la frontière méridionale du Tapachulas. La chasse aux illégaux ? Le pouvoir des latinos dans les métropoles hispaniques établies est tel qu’ils trouveront sans mal refuge dans 200 ou 300 villes auto-érigées en « sanctuaires », comme cela a d’ailleurs été le cas en 1954 lors de l’opération Wetback décidée par Eisenhower.

Ainsi, San Francisco a la capacité de résister aux menaces de coupure des crédits fédéraux… Quant à penser qu’une expulsion massive donnera de meilleurs emplois aux ouvriers non hispaniques, c’est un renversement du rêve initial : avec un taux de chômage structurel états-unien de 4,7%, on voit mal comment fonctionneront d’éventuelles relocalisations. Enfin, les maras – ou gangs hispaniques – largement financées par le trafic de drogue exercent au sein des villes un pouvoir souterrain réel mais il est sans doute moindre qu’annoncé par Donald Trump. Si l’on prend le cas du Texas, dont la population est à 51% latina, les exécutions capitales de citadins hispaniques – les campagnes n’ont pas les moyens financiers de condamner – ne représentent que 30,6% du total. Pourtant, le Lonestar state n’est guère clément… Les discours historique, géographique et géopolitique ont toujours voulu s’appuyer sur des réalités mesurables.

Il est évident que l’on ne saurait les oublier dans la mesure où elles sont un élément structurant de la pensée. Mais l’établissement des villes de pouvoir en Amérique latine répond aussi à des logiques qui sont bien peu matérielles. La quête des eldorados urbains a certes été un rêve inabouti, mais il n’empêche qu’il a organisé le réseau des métropoles du Nouveau Monde espagnol ou portugais, qu’elles soient les points d’appui, créés de toutes pièces, de la conquête ou les capitales redessinées des anciens empires. C’est aussi ce rêve renouvelé – et un espoir au fond peu sensé – qui a dirigé les grandes migrations qui ont transformé lesdites métropoles en mégapoles multimillionnaires.

Le pouvoir, en effet, n’est pas seulement la capacité de contrôler un territoire, c’est aussi celle d’attirer et de concentrer de nombreuses populations qui – à leur tour – modifient peu ou prou par leur seule présence la nature même de la gouvernance. C’est encore ce rêve, rebaptisé sueño americano, qui a conduit en très grand nombre de latinos au nord du rio Grande depuis un demi-siècle. Il a maintenant des effets géopolitiques extrêmement visibles en ce sens qu’il révolutionne l’Amérique anglo-saxonne, comme le prouve l’élection de Donald Trump. Paradoxalement, le rêve, devenu celui d’une identité préservée, change de camp. Mais on peut se demander s’il n’est pas trop tard pour s’aviser que, dans bien des mé- tropoles états-uniennes, le pouvoir « latin » est une composante définitive de la réalité américaine.

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