LCA - Des Eldorados aux villes de pouvoir (1)

Des Eldorados aux villes de pouvoir

L’actuelle Amérique latine

Des Eldorados aux villes de pouvoir (1)

Par:  Bertrand Lemartinel

Voici une puissante réflexion sur les villes en Amérique, du XVe siècle à nos jours. Dans un premier temps, Bertrand Lemartinel présente comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, il examine comment le « rêve américain » a façonné de véritables métropoles hispaniques aux Etats-Unis. Ce qui a sans doute contribué à l’élection de Donald Trump.

LA cité d’Eldorado fut un rêve pour les conquistadors en quête de richesse et de puissance. Point d’Eldorado, certes ; mais ces hommes partageaient avec les indiens vaincus cette idée que la ville, au sommet des structures sociales, était l’expression aboutie du pouvoir. Le rêve put donc se déplacer vers des cités réelles dont le développement précolombien justifiait les migrations conquérantes. Les soulèvements qui ont ensuite agité l’Amérique latine, s’ils avaient une base paysanne, ont été à l’assaut des villes de pouvoir dont la découverte a marqué les imaginations. Cela explique les courants de population qui grossissent encore les capitales latino-américaines. Au cours du vingtième siècle, la cité «parfaite» est pourtant devenue étatsunienne, et le pouvoir de l’imagination a amorcé des migrations phénoménales, qui ont beaucoup compté dans l’élection présidentielle de novembre 2016. Certes, les conditions économiques expliquent ces migrations, mais en partie seulement : la force des imaginaires citadins a pérennisé la recherche des mondes urbains, symboles d’un pouvoir désiré. Dans un premier temps, nous verrons donc comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, nous examinerons comment le «rêve américain» a façonné de véritables métropoles hispaniques aux ÉtatsUnis, et sans doute conduit à la réaction brutale qui a mené Donald Trump à leur tête à compter du 20 janvier 2017.

Eldorado, migrations transatlantiques et métropoles

Le rêve des villes d’or, qui trouvait son origine dans le Livre des Merveilles de Marco Polo, lu et largement annoté par Christophe Colomb, était aussi pour la couronne espagnole l’espoir d’un pouvoir sans bornes dans une Europe disputée. La quête de l’Eldorado a d’abord supposé la fondation de points d’appui littoraux dont la plupart sont restés métropoles. Le plus ancien de ces forts fut Isabela (1496) aujourd’hui Saint Domingue et capitale. Puis furent fondées Rio (1502) et Sao Paulo (1554), qui devinrent très vite des lieux stratégiques destinés à faire face aux ambitions d’une « France antarctique », plus que des points de départ vers un Eldorado que la carte de Sanson (1656) localisait sur les rives d’un hypothétique lac amazonien Parime engoncé à l’intérieur des terres. Il n’empêche que la tardive découverte d’or dans ce qui est aujourd’hui le Minais Gerais et la fondation d’Ouro Preto (1711) confirmèrent leur statut de villes de pouvoir, Rio de Janeiro devenant capitale du Portugal (1808), de l’Empire du Brésil (1822) puis de la République jusqu’en 1960.

Les rives orientales de l’Amérique n’ont donc pas étanché la soif de métal précieux et produit une richesse que les conquérants espéraient immédiate. L’insatisfaction a conduit à la mise sur pied d’expéditions comme celles de Cortez (1521), de Pizarre (1531), de Sebastián de Benalcázar (1536) dont le portrait a orné les billets équatoriens avant que le pays ne se convertisse au dollar, et de Gonzalo Jiménez de Quesada (1569), qui fut même nommé gouverneur d’un El Dorado fantôme. Très réelles, en revanche, étaient les villes déjà puissantes qui structuraient l’espace précolombien ; pour les conquistadors venus d’une Méditerranée où le pouvoir était depuis l’Antiquité concentré dans les cités, elles ont été une opportunité qui répondait parfaitement à leur perception de la domination politique.

Cela leur convenait d’autant mieux que certains de ces ensembles urbains, que ce soit Tenochtitlan (Mexico) ou Qusqu (Cuzco) étaient particulièrement impressionnants. Néanmoins, ils n’ont pas été conservés en l’état, car il fallait bien montrer qui était le détenteur du pouvoir. L’architecture impériale de la Renaissance espagnole s’est donc le plus souvent possible superposée au bâti précolombien, comme à Cuzco, où les blocs cyclopéens ont servi d’infrastructures aux symboles de la puissance nouvelle, en particulier les cathédrales. Les villes rebaptisées reçoivent même les insignes de la persistance de leur emprise sur leur territoire. Ainsi, Quito, pourtant incendiée par le chef inca Rumiñahui, fut reconstruite et reçut en 1556 le titre de ville et de « très noble et très loyale cité de Saint-François de Quito », conservant ainsi son toponyme quechua auquel s’est ajouté le patronage de Saint François d’Assise. Comme l’a si bien résumé Fernand Braudel dans ses Écrits sur l’histoire (1969), dans ces villes se coulèrent « les religions, les institutions politiques, les administrations, les cadres urbains, et par-dessous tout, un capitalisme marchand capable de discipliner l’Océan ».

Rares, en fin de compte, furent dans l’espace hispanique occidental les fondations véritables, comme celle de Lima (1535) par Pizarre, et l’on ne peut qu’y être frappé par la persistance des lieux de pouvoir. Certes, faute d’un or abondant, l’argent des mines du Potosí pouvait attirer les sujets de la couronne d’Espagne et faire briller les villes du Nouveau Monde. Mais la réalité est autre : José Manuel de Ezpeleta, viceroi de Santa-Fe de Bogotá de 1789 à 1797, écrivait : « Les animaux immondes errent dans les rues et sur les places ; les unes et les autres sont jonchées d’ordures. En un mot, la malpropreté et le désordre règnent partout, malgré les efforts et le zèle mis à les éviter ». En homme des Lumières, il développe alors une politique d’aménagement et d’embellissement urbains.

De ce fait, la très grande majorité des 1721 émigrants recensés entre 1794 et 1796 sont des hommes de pouvoir – régalien ou économique – qui viennent renforcer des capitales fragilisées. Les fonctionnaires civils, les militaires et les ecclésiastiques sont plus nombreux (44,8%) que les commerçants et les négociants, nommés indianos dans la péninsule ibérique (42,1%). Contrairement à ce qui s’est passé en Amérique du Nord, les destinations rurales furent extrêmement minoritaires : dans le cas cité plus haut, les paysans ne sont que 0,60% de l’effectif, sans doute en raison de l’exploitation des indigènes déjà cultivateurs et des métis dans les encomiendas prolongées dans le temps par le système des haciendas. Celles-ci, inspirées par les latifundios méditerranéens, si elles enrichissent l’hacendado aux mœurs urbaines ou des contremaîtres caciques, ont une faible productivité et maintiennent dans la misère des foules de peones prêts, à la fin du dix-neuvième siècle, à marcher sur les villes – centres du pouvoir politique – pour alléger leurs souffrances.

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